Interview Théo Lopez
– Partie 2

Written by Duke & Dude, 28-03-2013, 0 Comments

Bonjour à tous,

De retour pour la seconde partie de l’interview de Théo Lopez (si vous avez loupé la première partie) où il nous explique sa démarche et son travail pour cette première exposition intitulée “Méandres”. Rendez-vous en fin d’interview pour sa prestation live, comme d’habitude.

Peux-tu nous expliquer ta démarche de travail ? Comment t’organises-tu ? Essaies-tu de l’anticiper, de la préparer, la structurer ?

Une partie de mon travail tend vers quelque chose de très appliqué. Je travaille des notions d’équilibre avec une grosse recherche de symétrie, de ligne, cherchant la netteté. Je travaille ces compos symétriques à la main et recherche souvent la « perfection visuelle ». Il y a cet attrait technique qui m’éclate et me permet de me sentir à l’aise et rassuré. Dans cet équilibre, tout va bien. Au final, je me rends compte, grâce à cette exposition, que la ligne directrice de mon travail est aussi une recherche de déséquilibre. J’ai cherché à casser cette structure et à laisser une trace de chute, de liberté. Quand j’ai une idée en tête, j’ai plein d’autres idées qui viennent s’y ajouter pendant la réalisation de l’œuvre. J’ai une idée générale de ce que je souhaite faire, mais elle sera toujours guidée et influencée par des réflexions et inspirations spontanées. Je n’arrive pas reproduire à 100% l’image du travail que je souhaitais réaliser avant de le commencer.

C’est une frustration pour toi ?

En fait, je pense que plus je cherche à reproduire ça, plus je m’handicape et moins je suis libre. Je le sens et ça me perturbe. Je ne suis pas à l’aise. C’est pour ça que les inspirations qui viennent perturber cette idée première sont bonnes. Je les laisse venir à moi telles quelles, comme elles viennent. Je travaille beaucoup dans la spontanéité. Je peux même vous dire qu’il est difficile pour moi de reproduire un même motif. C’est quelque chose que je ne sais pas faire. Ça m’ennuie. J’ai vraiment besoin de faire des choses complètement nouvelles et qui ne se ressemblent pas forcément. J’ai besoin de passer par là.

Est-ce que, du fait d’être dans la spontanéité, tu es influencé par le contexte qui t’entoure ? Es-tu perméable au monde extérieur quand tu travailles ?

Beaucoup. Par la musique notamment, je travaille souvent avec. Quand je ne suis pas sur une table ou sur un support fixe, que je dois bouger ou autre, ça se ressent dans mes dessins. Je pense notamment à un dessin en particulier, qui m’a donné beaucoup de fil à retordre pour cette exposition. En fait, j’ai pas mal bougé pendant la période où je créais, je changeais d’endroit tout le temps. Je travaille généralement dans ma chambre, et en bossant avec des BIC, je ne pouvais pas forcément travailler à la verticale. J’étais du coup sur un plan un peu incliné et bancal. Et ça, ça se ressent dans l’œuvre, on sent des perturbations, mais j’aime ça, on sent une énergie particulière sans vraiment la déchiffrer.

Pour ce dessin en particulier, il y a une petite anecdote : une partie de mon inspiration m’est venue du fait d’avoir écrasé un pigeon en voiture. Ça m’a un peu marqué et j’ai donc décidé de lui rendre hommage en l’intégrant dans l’œuvre par une plume en plein milieu et des traces de pneu. C’était une période pendant laquelle il neigeait, j’y ai donc inséré des flocons, etc.  Tout ça pour dire qu’effectivement, j’utilise beaucoup le contexte dans mes créations. C’est vraiment une façon d’interpréter ce que je vis et de le relâcher, toujours dans cette recherche d’intégrer l’instant dans mon boulot.

Est-ce que tu recherches le confort quand tu travailles ?

Il y a, je pense, une partie de moi qui recherche le confort. Comme je travaille beaucoup la ligne (droite, courbe, etc.), j’ai aussi besoin d’avoir un certain confort pour avoir le bon geste. Donc oui, j’ai besoin d’espace mais, en même temps, j’accumule pas mal de bordel sur ma table ! Je suis tellement dans mon élan que je ne prends pas le temps de ranger et d’avoir un endroit clean. Je me perturbe moi-même : )

C’est un parti pris de ta part que d’avoir des dessins vraiment précis ? 

Oui, c’est quelque chose dans lequel je suis à l’aise. Je pense que c’est lié à mon caractère. J’essaie d’être au mieux dans plein de domaines différents (professionnels comme sociaux) et du coup il y a ce besoin d’essayer de maîtriser un peu les choses. Dans cette exposition, j’ai essayé de casser tout ça, de perturber cette dynamique. Ce n’est pas facile. Mais le faire m’a permis de répondre à beaucoup de questions que je me posais sur moi-même. Mais bon, je n’ai pas encore terminé ce travail introspectif. Je réfléchis beaucoup mes compositions de façon spontanée tout en aillant encore cette notion d’équilibre en tête. J’arrive de mieux en mieux à freiner ce besoin de confort et à avoir quelque chose de plus fragile et vivant.

On a entendu dire que tu avais réalisé toutes les œuvres de ta dernière exposition en 2 mois. Comment se sont déroulés ces 2 mois ?

J’ai commencé par un travail de réflexion, croquis, rédactions, premier jets, etc… J’ai pas mal écrit. Je me suis vraiment servi de cette exposition pour me comprendre, en savoir plus sur moi, mieux analyser mes influences. Je n’y avais jusque-là pas vraiment réfléchi dans le sens où je faisais les choses telles que je les voyais et ressentais. J’ai donc fait un gros travail de remise en question pendant cette période-là.

Le fait d’écrire t’a-t-il aidé à atténuer la « violence » du travail et l’exigence que tu t’imposes ?

L’atténuer je ne sais pas, mais la comprendre un peu mieux oui certainement. Je pense que, comme d’autres, je puise parfois mon inspiration dans une énergie qui n’est pas forcément toujours très claire et joyeuse. En fait, le fait d’écrire m’a permis de comprendre que je suis un faux calme. Je peux être très calme, voire muet, mais à l’inverse j’ai quelque chose de bouillonnant en moi qui s’évacue par la création, au vernissage on m’a même demandé quelles drogues je prenais donc on dirait que ça c’est ressenti : )

La couleur occupe une place relativement importante dans tes tableaux. Te permet-elle de contrebalancer un état de “tristesse” ?

Effectivement, il y a un jeu d’ironie qui est travaillé par la couleur. J’avais beaucoup de mal au début avec la couleur. Moi qui suis plus naturellement plus attiré par la ligne, j’ai beaucoup travaillé en noir et blanc. Je vois vraiment la couleur comme quelque chose de complexe, et de très noble. J’ai mis beaucoup de temps à l’aborder. Et là, je l’aborde comme un moyen d’enrichir mon propos, un moyen aussi de créer des contrastes. J’utilise des encres nacrées, brillantes, que je mets en contraste avec des encres mates. Ça me permet de créer des plans, des atmosphères. C’est nouveau pour moi l’utilisation de la couleur. A défaut de la maîtriser totalement, c’est une façon de me lâcher. Avoir beaucoup travaillé en noir et blanc c’est énorme parce que ça fait progresser graphiquement et ça permet de décomposer la même technique pour créer des variantes plus ou moins fortes dans la composition (valeurs de gris, trames, etc…). Mais bon, maintenant, je suis devenu boulimique de la couleur. D’ailleurs, le 9ème a de bons coloristes. Entre Romain, Stéphane Carricondo et Jerk 45, il y a des tueurs ! C’est d’ailleurs peut-être pour ça que j’avais du mal à l’aborder au début. C’est toujours un peu délicat quand on arrive et qu’on se retrouve face à des mecs comme ça.

A ce propos, petite anecdote. La semaine avant l’exposition, je suis passé à l’atelier, j’ai vu les dernières séries de dessins de Stéphane, très lâchés, sur fond noir, fait au crayon à papier, avec des couleurs de dingue. Et là, j’étais mal, parce que tu es à la veille de ton expo, tu en as chié à mort pendant deux mois et là tu vois ce genre de travaux… Ça te donne juste envie de rentrer et d’aller te coucher tellement c’est parfait ! Mais en même temps, c’est justement ça qui est motivant. Avoir ces personnes-là autours de soi, c’est une chance énorme. Ça te redonne un coup de fouet.

Quels sont tes objectifs à moyen-long terme ?

Alors déjà, mon objectif à court terme est de passer sur de plus grands formats. En gros, c’est de continuer la démarche que j’ai adoptée pour cette exposition, donc arriver à casser cette notion d’équilibre et de retrouver dans le déséquilibre quelque chose de plus sincère. C’est clairement la chose la plus compliquée pour moi. Je dois être mon pire ennemi. C’est un challenge que je me mets aussi. J’ai depuis toujours envie de me découvrir au travers de mes dessins. J’ai envie de me mettre des challenges, des handicaps, en allant dans des directions que je ne maîtrise pas pour me tester et voir comment je réagis.

Tu n’as pas peur, par l’anticipation, de perdre ta spontanéité ?

C’est possible, c’est pour ça que j’essaye de garder une vision globale de ce que j’aimerais faire et ne pas chercher tout de suite à m’orienter dans un domaine particulier.

Tu as envie de t’attaquer à d’autres supports ? On voit une seule œuvre en aluminium dans le fond.

Oui, effectivement. J’ai commencé à m’essayer au volume. J’ai travaillé des totems en papier qui font une trentaine de centimètres. C’est toujours du support papier plat mais que je retravaille en volume. Pour cette exposition, je me suis dit que j’allais travailler sur le même support pour toutes mes œuvres. Mais je suis en permanence à la recherche de supports différents. Le métal m’intéresse pas mal, le plastique aussi, les objets de récupérations… mais c’est vrai que pour le moment c’est le papier que j’ai le plus abordé.

Tu peux nous présenter quelques-unes de tes œuvres ?

Sur cette série en fait, j’ai travaillé en plusieurs étapes. J’ai recherché le côté aléatoire par des tâches d’encres. J’ai déposé de l’eau sur la feuille et versé une goutte d’encre qui a imprégnée le papier en se diffusant petit à petit. J’ai laissé sécher puis j’ai essayé de réinterpréter ces tâches. J’ai ensuite continué par ces trames de lignes aléatoires qui viennent découper la tâche d’encre, ce qui a créé une masse à laquelle j’ai pu ajouter des choses. C’est ce qui m’a guidé pendant cette création. Des fois elles me rappelaient des visages et donc je l’intégrais dans le dessin. D’autre fois j’essaie de les cacher.

Alors celui-ci, intitulé L’esprit reste a vraiment été spontané. J’ai dû mettre 2 heures à le faire alors que généralement, sur cette série-là, on est plutôt à 2 ou 3 jours de travail pour chaque œuvre. J’ai commencé par faire cette tâche, pour ensuite dessiner des lignes aléatoires dont certaines sont dessinées à la lame, il faut vraiment s’approcher pour le voir. Travailler à l’encre, et donc à l’eau, m’a inspiré le nom de l’expo “Méandres”, je voulais montrer une ligne hésitante, sinueuse et en même temps vivante, elle s’est faite toute seule sans que je la contrôle. J’ai créé ce personnage à partir de tout ça. Des croisements de lignes m’ont fait penser à un œil, du coup le visage. Contrairement à ma démarche habituelle j’ai vraiment essayé d’aller à l’épuration. Il a une symbolique particulière. J’y ai mis un cœur qui se détache, avec des coulures sur la main de la même couleur en rappel. Ce que je voulais montrer, c’est que la vie passe mais l’âme et l’esprit sont toujours présents. Et les lignes tribales qui sortent de la tête et montent vers le ciel le représentent bien.

Que représente le bleu de ce tableau ?

Ça représente l’eau, la profondeur. C’est une couleur avec laquelle on se sent bien, qui apaise. J’ai d’ailleurs travaillé cette série comme une sorte d’apaisement. C’est la dernière œuvre réalisée de la série, après toute l’énergie présente dans les précédentes, ça m’a fait du bien.

C’était quelque chose de calculé de ta part ? Tu savais qu’il allait te falloir faire une œuvre plus calme et apaisante après tout le reste ?

Non, je ne le savais pas forcément. Mais c’est vrai que je voulais montrer deux états de création. Je voulais trancher avec mes habitudes. Ça s’est donc fait très naturellement.

Ces deux tableaux, je les ai travaillés ensemble. Ils se répondent d’ailleurs. Encore une fois, ce n’est pas quelque chose de calculé, ça s’est fait sur l’instant. Ils ont été travaillés côte à côte. On a une première œuvre qui s’appelle Comme un oiseau dans l’eau et qui montre cette contradiction qui me porte sur cette série. On y voit un personnage volant imbriqué sous des formes qui le retiennent. Il n’est pas forcément dans son univers et essaie donc de s’en échapper. C’est aussi pour ça que j’ai dessiné une main qui sort du cadre. A côté, l’œuvre s’appelle Dolores. Elle représente une flutiste entourée d’oiseaux, on va dire assez… costauds et imposants. Ce que je voulais montrer dans ce dessin, c’était de savoir qui était réellement en danger : les oiseaux ou elle ? Le charme contre la force…

Des choses reviennent souvent dans tes tableaux : des yeux. Pourquoi ? Est-ce une sorte de témoin de la scène ?

Oui, peut-être. Effectivement, ça se retrouve dans beaucoup de dessins. C’est peut être mon côté observateur, Bonne question… Je ne saurais pas dire pourquoi les yeux. Peut-être pour la symbolique de l’ouverture d’esprit, l’envie de comprendre.

Est-ce que les influences enfantines ne sont-elles pas ressorties un petit peu avec le côté fantastique de ton dessin ? Les yeux, les oiseaux, la flutiste, etc.

Sans doute oui. D’ailleurs, l’œil pourrait rappeler l’éveil. Je me dis que du coup, inconsciemment, j’arrive à trouver certaines réponses à mes questions. Peut-être que l’œil marque cette démarche-là, en tant que témoin.

A quel moment as-tu su que ce diptyque était terminé ?

Je n’aime pas trop l’idée de “terminer une œuvre”. En fait, une œuvre n’est jamais totalement finie, c’est juste le résultat d’une pulsion créative, qui peut en appeler une autre. Pour citer encore Picasso, il y a une phrase que j’adore qui dit : Je ne cherche pas à finir une œuvre… à force de trop vouloir finir, on achève…”. Mais disons que j’ai senti que si je rajoutais quelque chose à l’une ou à l’autre œuvre, j’allais perturber le propos du moment.

Pour ces tableaux, j’ai essayé de mettre les masques en situation. Qu’ils ne soient plus uniquement des masques. En les faisant, je me suis posé la question de savoir pourquoi je faisais des masques ! Je me suis rendu compte qu’ils étaient plutôt, pour moi, une incarnation d’une émotion, une attitude. Donc au final ce sont plus des visages que des masques. C’est également pour ça que j’essaie de les faire vivre en les mettant en situation dans un contexte, plutôt que de les isoler.

On a bien compris que cette exposition t’avait servi à t’émanciper, à te bousculer, mais on sent quand même quelques relents du passé. Comme si malgré toi, l’envie de faire ce que tu as toujours su faire ressurgissait.

Oui, parfaitement ! C’est super important pour moi et justement ce que j’aimerais trouver serait ce juste milieu entre composition structurée et perturbation spontanée.

Par exemple, pour ce dessin, j’ai incliné le masque, il est en ¾. Du coup, une sorte de perspective s’installe. J’ai le sentiment que ça dynamise le tout. C’est également pour ça que j’y ai inséré 2 masques.

Ce sont 2 masques différents imbriqués dans le même ensemble ou un seul masque à deux « visages » ?

C’est une bonne question. C’est peut être deux instantanés du même personnage. En fait, le deuxième visage, celui du bas, m’est venu après avoir bien avancé le premier. Je pense que c’est plus une évolution d’un même personnage. Et c’est là où les masques africains m’ont beaucoup inspiré dans le sens où les traits ne sont pas uniquement une représentation des critères physiques de la personne mais évoque aussi leurs fonctions dans la communauté, leur caractère, leur animal totem, etc. Et c’est ça qu’on retrouve dans le tableau, le même personnage traité différemment. Après, j’essaie de vraiment travailler les détails et les niveaux de lecture. Ce que j’aime, c’est essayé de cacher des choses dans mes peintures, et pour ça, les grands formats m’aident beaucoup. Ça me permet de rajouter des choses de manière discrète. De la même façon, c’est aussi pour ça que je travaille beaucoup les tons sur tons, des différences de couleurs qui ne se voient pas forcément de loin, le gaufrage…

Tu nous disais que tu ne te sentais pas coloriste. On peut voir que tu as réalisé un gros travail au niveau des couleurs sur cette exposition. Quels échos as-tu eu par rapport à ça ?

On m’a dit, et ça m’a fait très plaisir, qu’on ressentait l’énergie au travers de la couleur. Certains ont vécu ces œuvres comme une explosion de couleurs. Du coup, je me suis libéré et ça doit se sentir, ce côté où j’essaie de créer des rythmes, des dialogues entre les couleurs, etc. En tout cas, je me suis éclaté à travailler ça !

Un petit mot pour la marque ?

Merci d’être là ! J’aime beaucoup votre état d’esprit et votre approche. C’est ce qui m’a donné envie de collaborer avec vous sur cette interview. Donc longue vie à Duke & Dude ! Je ne vais d’ailleurs pas tarder à vous passer commande à mon avis : )

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Place maintenant à la prestation en live, merci Théo !

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