Interview Théo Lopez
– Partie 1

Written by Duke & Dude, 26-03-2013, 0 Comments

Lors de notre séjour à Paris mi-février pour le salon du textile, le shooting et autres rendez-vous, on est donc allé faire un tour à l’exposition de Théo Lopez dans les locaux de H2 Impression. Sur place, on s’est non seulement pris une grosse claque devant cette première expo, mais on a pu interviewer l’artiste autour de quelques bières gentiment offertes. Théo Lopez est le plus jeune membre et dernier arrivé au sein du 9ème Concept, et il n’est pas là pour rien. C’est une interview qui nous tient particulièrement à cœur puisque ce sont les dessins de Théo que vous découvrirez signés et numérotés dans les colis pour cette saison printemps/été.

L’occasion de mieux de le connaître et d’apprécier son travail. Enjoy !

www.theolopez.com

Peux-tu te présenter pour ceux qui ne te connaissent pas ?

Je m’appelle Théo Lopez, j’ai 23 ans. Je viens d’une famille plutôt normale on va dire. J’habite en banlieue parisienne, depuis toujours. J’ai fait des études de graphisme à Bagnolet dans le 93 pendant deux ans. Dès la 3ème, j’ai senti que je voulais m’orienter vers le dessin, je ne me voyais pas dans une filière généraliste, du coup j’ai décidé de faire un Bac STI Arts Appliqués où j’ai appris les bases du design, du graphisme, du textile, etc. En gros, c’est une formation où on fait un peu un tour d’horizon des domaines artistiques et design. Petit à petit, je me suis spécialisé dans le graphisme en faisant un BTS de communication visuelle, en alternance avec le 9ème Concept.

Tu les connaissais déjà avant ?

Non, j’ai connu le 9ème Concept dans un exercice pour mon Bac. Le jour de la présentation du sujet, notre prof nous a montré des vidéos d’eux et je suis resté bloqué dessus. Je me suis dit que c’était juste énorme ce que je venais de voir. J’étais dans une période où je doutais de moi. Quand on est jeune et qu’on aime le dessin, on s’oriente généralement dans le design, mais on se rend compte que ce n’est pas vraiment ce qu’on imaginait. Le fait de voir des artistes peindre, monter des expositions, faire des évènements, voir toutes ces individualités sur des élans collectifs, j’ai trouvé ça génial et j’ai voulu les rencontrer. Je suis donc allé frapper à leur porte. On en a jamais parlé mais avec le recul je pense que j’ai dû les saouler au début : ) Sur une période de 2 mois, j’allais les voir au moins tous les week-end, sur tous les évènements qu’ils faisaient. J’étais vraiment très motivé.

Est-ce que tu peux nous en dire plus sur cette période où tu doutais de toi ?

Je dessinais beaucoup de personnages qui me plaisaient dans la BD, dans les Comics ou dans les dessins animés. J’étais très productif mais uniquement à titre personnel, j’avais ce besoin-là. Du coup, quand j’ai décidé de m’orienter là-dedans, je me suis retrouvé à faire des choses techniques, à faire des travaux de commande, et donc à devoir calmer mes envies d’expression et de liberté face à ces contraintes. J’ai eu pas mal de doutes à cette période, je ne savais pas dans quoi je voulais vraiment me lancer. Je me demandais où est-ce que je voulais aller.

Est-ce que cette période où tu étais autodidacte a été importante pour toi et qu’est-ce qu’elle t’a apporté ?

Je n’avais pas vraiment d’identité à l’époque, c’était plus du copiage au final. Je recopiais des personnages que je trouvais dans des BD, Comics ou dessins animés et, petit à petit, je réutilisais leurs poses pour me créer mes propres personnages, qui me correspondaient plus. Ça pouvait aussi être des personnes de mon entourage ou parfois moi-même. Je me recréais un monde en puisant dans le quotidien.

Est-ce que tu gardes tes vieux dessins et est-ce qu’il t’arrive de les regarder parfois ?

Oui, je les garde. Je suis justement tombé dessus il y a 3-4 mois et ça m’a permis de déchiffrer pas mal de choses avec le recul et l’expérience que j’ai acquise aujourd’hui. J’ai trouvé des réponses aux questions que je me posais déjà étant gamin. C’est vraiment intéressant de voir ça après tout ce temps passé.

Qu’est-ce que tu as retrouvé dans ces dessins que tu peux observer encore dans ce que tu fais aujourd’hui ?

Je me suis beaucoup éloigné de l’illustration et de la BD pendant un bon moment par volonté d’essayer de nouvelles choses, de me trouver. Mais en redécouvrant mes dessins, j’ai senti une énergie dans le trait que je n’ai pas vraiment perdue. Quelque chose de très nerveux. Des traits sur lesquels je repasse plusieurs fois, aussi cet aspect où je gratte beaucoup le papier. J’ai un rapport presque physique avec le papier, c’est un rapport que j’ai depuis toujours, c’est un besoin. Chercher des formes, les travailler.

C’est quelque chose que tu veux garder ?

C’est quelque chose que j’avais du mal à assumer au début, je voyais presque ça comme une faiblesse technique, le fait de repasser toujours sur mes traits. Du coup, je cherchais à aller à l’essentiel et trouver des formes en un seul trait. Maintenant, au contraire, je vois que ça fait partie de moi. Je l’assume beaucoup plus aujourd’hui.

On va revenir un peu à ton contexte familial, comment tes parents l’ont-ils pris quand tu leur as annoncé que tu voulais être artiste ?

Au début ma mère a un peu flippé. Déjà à l’époque du bac, quand j’ai voulu m’orienter vers les Arts Appliqués et pas vers un bac général, ma mère flippait. Mon père c’était un peu différent, il a vraiment senti que je n’avais vraiment pas envie de faire autre chose. Il sentait que j’étais impliqué dans quelque chose et il ne voulait pas me laisser aller droit dans un mur en me forçant à suivre un chemin classique. Donc là-dessus mes parents m’ont beaucoup aidé, ils m’ont beaucoup écouté et c’est très important. J’ai des potes qui dessinaient énormément à cette époque-là et qui avaient des parents moins cools et qui se retrouvent aujourd’hui à faire carrément autre chose. Alors que, selon moi, ils avaient vraiment un truc. C’est dommage.

Tu aurais pu abandonner s’ils ne t’avaient pas soutenu ?

C’est une bonne question, je n’en sais rien en fait ! Je me suis tellement impliqué dedans que je n’aurai jamais arrêté je pense. A cette époque-là, je pense que je ne savais pas ce que je voulais faire mais je savais ce que je ne voulais pas faire. Il y avait des choses pour lesquelles ce n’était vraiment pas possible. Du coup, je pense que s’ils ne m’avaient pas soutenu, je l’aurais mal vécu. Heureusement, ils m’ont beaucoup suivi là-dessus, sur ma rencontre avec le 9ème aussi. Mon parcours, je ne l’ai jamais vraiment fait dans les règles pour des parents… « classiques » on va dire. Déjà, dès le collège, je m’oriente vers une filière non générale. Ensuite, je rencontre un collectif d’artistes pendant la période où je me dirige vers un BTS. Je prends le risque, contre l’avis de pas mal de mes profs, de le passer en alternance, ce qui est une façon plus délicate d’aborder ce diplôme, surtout avec un collectif comme le 9ème. Mais ils m’ont toujours suivi et je les remercie vraiment pour ça.

Tu nous as dit tout à l’heure que tu dessinais avec certains amis à toi pendant ta jeunesse, tu peux nous raconter ?

En fait le dessin a très vite été une passion. D’ailleurs pour l’anecdote, quand j’étais en primaire, j’avais une copine qui dessinait sur les tables de l’école et je pense que la regarder faire m’a transmis le virus. Puis petit à petit, à force dessiner, je rencontrais des personnes, des gosses, qui dessinaient comme moi et partagaient cette même passion. Le dessin a vraiment fait partie de mon enfance. Je suis un gamin qui n’a jamais joué avec des petites voitures ou des Legos. J’avais des figurines, des monstres et des personnages à la place. Et je faisais pas mal de jeux rôles avec mes potes dans lesquels je revivais et j’incarnais mes héros préférés. Ça m’a suivi toute ma jeune scolarité. On faisait des dessins qu’on se faisait tourner, on appelait ça des freestyles. On partait sur n’importe quoi. Parfois on se mettait des limites de thèmes, parfois non. Donc forcément à des moments ça partait un peu en live à la fin. Mais au moins, chacun continuait à prolonger le dessin de l’autre, juste pour le fun.

Tu vois une similitude entre ce que tu es en train de faire avec le 9ème et ce que tu faisais avant, avec tes potes ?

L’approche ! En fait, il y a cet aspect très présent dans le 9ème, de travail personnel que j’avais aussi quand j’étais gamin (je dessinais tout seul chez moi)  mais aussi de partage et de création commune.

Tu penses que c’est un besoin pour toi ?

Je n’avais pas forcément fait le rapprochement. Mais c’est vrai qu’il y a ce côté où avoir le retour de quelqu’un, une interaction sur tes œuvres, tes dessins, tes créations, a toujours été important pour moi.

Est-ce uniquement pour le partage ou est-ce aussi pour te rassurer, progresser ?

C’est vrai qu’il y a cette notion d’apprentissage mais il y a aussi une notion de compétition et de rivalité, dans le bon sens du terme bien sûr.  Je le ressens en travaillant avec des artistes qui sont plus âgés que moi et qui ont beaucoup plus d’expérience, qui sont très affirmés dans leurs domaines. Échanger avec eux, travailler avec eux sur les mêmes supports, sur des expos collectives, c’est un privilège de dingue pour moi, et ça me force à me surpasser. GROSSE PRESSION parfois quand même : )

Est-ce que cette notion de compétition est plus importante maintenant que tu fais partie du 9ème ?

C’est peut-être plus présent aujourd’hui parce que il y a ce côté professionnel et que, mine de rien, les dessins que je fais ne sont plus des dessins de cours de récréation. Ça peut dépendre de la commande aussi. En fonction de ce qu’on nous demande, du challenge, elle est plus ou moins présente. D’ailleurs, pour essayer de casser tout ça, on se fait des virées purement gratuites avec Romain, Alex, Matthieu et Clément en dehors du boulot et de toutes nos commandes. On va peindre et se lâcher pour retrouver un peu ce qu’on pouvait faire étant plus jeune.

Cette « énergie enfantine », c’est quelque chose que tu recherches ?

Oui, c’est très important pour moi ! Mais à vrai dire, je n’ai pas encore pu m’en éloigner. Je suis encore un gamin qui dessine, qui est là à tout donner et qui à la fin a hâte de montrer ça à ses parents ou ses potes. En tant que jeune artiste, je suis dans une période où je me cherche beaucoup, où je me pose beaucoup des questions auxquelles je n’ai pas encore trouvé de réponses. Je suis là, entre cette spontanéité d’enfant et une certaine maturité acquise avec le temps.

Est-ce que tu t’es déjà demandé si les gens avaient, en regardant tes tableaux, cette impression « d’âme d’enfant » ?

Non. C’est vrai que je ne me le suis jamais demandé. D’ailleurs, personne ne m’en a jamais fait écho.

Mais alors du coup, tu ne sais pas si les gens partagent ton point de vue et s’ils partagent le même ressenti que toi ?

A la fin de cette exposition, certaines personnes m’ont quand même dit qu’on sentait que je me cherchais et que j’essayais plein de choses. Que tout était sur un même élan mais pas abordé de la même façon. Donc oui, c’est vrai que les gens ont peut-être senti ça.

Tu parlais des sorties que tu faisais avec Alex, Clément, Matthieu et Romain, est-ce que tu as cette démarche avec d’autres artistes ?

Bien sûr. Je l’ai avec d’autres potes du lycée. On sort pour faire des fresques et des trucs dans le genre. Ça m’arrive de temps en temps quand il fait beau. Mais c’est vrai qu’ils sont un petit peu mes compagnons de virées créatives ! Tous les ans, on essaie de se faire un  petit voyage à Angers à Centrale 7, une usine de métal désaffectée réutilisée par d’autres artistes. On les a rencontrés il y a 3 ans. C’était des potes de potes, ils nous avaient invités pour faire une peinture. Et l’année d’après, on est venu faire une installation. Cette année, on est en train de parler et de réfléchir à ce qu’on va faire là-bas. Ça nous fait vraiment du bien. On est perdu, au milieu de nulle part, en lisière de bois, dans une usine désaffectée… On s’isole complètement. Ce qui est hyper intéressant, c’est que la nature reprend le pas sur l’usine et l’homme. Les bâtiments sont rongés par la rouille, la terre, les plantes, etc. C’est le tout qui nous a charmés dans cet endroit.

Est-ce que tu te verrais aujourd’hui évoluer en dehors du collectif ? Tu nous disais que tu aimes bien être entouré, avoir des retours, partager, etc. Tu te vois évoluer de manière individuelle ou tu as encore besoin de toutes ces personnes qui t’entourent ?

Alors ça, c’est LA question au 9ème, mais je pense que c’est d’autant plus actuel pour moi parce que je suis le plus jeune. Petit à petit, j’essaie de me développer tout seul. Mais la partie collective est hyper importante à mes yeux. Elle m’a permis de me construire et j’en ai encore besoin. Ils m’apportent beaucoup. En fait, c’est ça qui est intéressant, c’est qu’ils suivent de près où de loin notre travail perso. Du coup, si j’ai la moindre question, je peux faire appel à 15 personnes au lieu d’une, voire aucune. Et ça, c’est juste énorme ! En plus ce n’est pas n’importe qui. Ce sont des personnes qui ont l’œil, qui ont une expérience de dingue. Ce sont des pairs pour moi. Aujourd’hui, j’essaye de leur rendre la pareille en me donnant à fond sur mes expos persos, collectives, et autres projets…j’aimerais leur montrer qu’ils ont eu raison de me faire confiance si tôt.

Produire tout seul dans son coin, c’est cool (il y a des artistes d’ailleurs qui ne peuvent pas faire autrement), mais j’ai besoin aussi de partager.

Tu n’as pas peur que les remarques d’un artiste que tu respectes et que tu côtoies régulièrement t’influencent dans ton travail, inconsciemment ?

Ce n’est pas bête comme question, parce qu’il est vrai que quand on est jeune et qu’on arrive dans un collectif de ce genre, on a vite tendance a être influencé par les personnes qui nous entourent. La différence est qu’au 9ème, on n’a pas simplement une personne pour nous conseiller. On en a plusieurs. Et chacune d’entre elle va donner un avis complètement différent. Donc bon, au début on s’y perd un peu, on se dit « non mais lui il m’a dit ça, l’autre il m’a dit quelque chose qui n’a rien à voir… ». Mais c’est justement ça l’importance du collectif, c’est qu’avec toutes ces informations, tu arrives à faire ton propre choix. Tu rebondis sur certains éléments et ça t’ouvre un éventail de possibilités insoupçonné. C’est un vrai challenge de gérer ces influences. Je crois que c’est Picasso qui disait  qu’il ne fallait jamais repousser une influence, mais aller au bout de celle-ci quitte à copier. Il faut passer par cette étape. Je pense qu’on le fait tous inconsciemment. Quand j’ai commencé, c’est d’abord Romain qui m’a guidé. C’est lui qui m’a dit « Tiens, ça c’est intéressant, ça ça l’est moins, regardes ça, ça peut te parler, etc. ».

Qu’elle a été ta relation de travail justement avec Romain ?

En gros, il m’a aidé à trouver mon identité, à me structurer, à puiser en moi cette énergie qui m’est propre et à trouver de nouveaux horizons. Il m’a aidé déjà à l’identifier parce que la première fois que j’ai rencontré le 9ème je n’avais aucune identité. J’avais 18 ans, je montrais des dessins complètement différents. D’ailleurs, il m’avait déjà fait pas mal de remarques sur ces travaux. Il m’a donné l’impulsion.

Tu te retrouves un peu dans son travail ?

Je pense qu’on a effectivement des influences similaires. C’est clair. Mais c’est le cas dans pas mal de travaux d’artistes. Je me retrouve notamment dans le travail de Clément. D’ailleurs, en lisant son interview, je me disais que j’aurais pu donner les mêmes réponses à certaines questions. On se retrouve sur certains points. Et c’est marrant d’ailleurs parce que Romain m’en a parlé plus tard, je ne l’avais pas remarqué à l’époque, mais il m’a dit qu’il se reconnaissait un peu en moi à ses débuts. C’est touchant. Romain travaillait beaucoup les masques au début, on le retrouve aussi dans mon approche … les influences africaines, l’attrait pour la ligne…

D’où te sont venues ces influences ?

C’est quelque chose qui m’a toujours interpellé, ces écritures, ces cultures totalement différentes de la nôtre. En essayant de les réinterpréter, c’est un peu comme si je voyagais. En histoire de l’art, j’avais pas mal abordé ce qu’on appelle les arts premiers. Du coup, graphiquement, je retrouve des choses qui me parlent : des jeux de rythme, de lignes, cette idée d’incarnation qui a toujours été présente chez moi étant gamin. C’est un aspect très marqué dans ces fameux masques africains. Mais ce qui m’a interpellé avant tout, c’est que c’est une écriture autre que la nôtre. En fait, ce n’est pas une mais des écritures.

De manière générale, je pense que j’ai beaucoup d’influences inconscientes. Après, certains artistes me parlent beaucoup, Jackson Pollock par exemple. Ce qui me parle dans son travail, c’est la notion d’instant dans sa création. C’est un peu ce que j’essaie de retrouver, faire quelque chose de maîtrisé avec une part d’aléatoire et lié à l’instant. Jackson Pollock fait, avec ses dripping (des jets de peinture – ndlr), des compositions des tâches, de mouvements. Le mouvement et la gestuelle m’attirent de plus en plus.

Tu as d’autres champs, d’autres thématiques qui t’attirent ?

Oui, je m’intéresse beaucoup au tatouage et aux tatoueurs. Ça vient peut-être de mes influences tribales. Jeykill de Bleu Noir a vraiment été une rencontre forte, son travail m’a tout de suite parlé. C’est d’ailleurs aussi pour ça que je voulais rencontrer le 9ème. J’aimerais vraiment apprendre.  Il y a ce rapport de travail sur le corps, de ligne corporelles, de support vivant et en mouvement qui m’attire énormément. Ça m’a ouvert au tattoo et je sais que je vais m’y mettre, étape par étape.

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Rendez-vous jeudi matin pour la suite de l’interview avec une présentation plus approfondie de son exposition et de son travail. Et comme d’habitude, la prestation en live de Théo !

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